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Si le bruit a préexisté à la modernité, cette dernière l’a exacerbé, tout en le dotant d’une charge symbolique pesante. Si le XIXème siècle a consacré l’odeur comme différenciatrice sociale, le XXème siècle a été celui du bruit. « Rejeté dans l’univers de l’incivil, du vulgaire et de l’égoïste, le bruit désormais classe les individus, connote les pratiques et autorise toutes les appréciations morales »[1].De ce fait, le bruit est une affaire sociale, une lutte politique. 

En outre, 86% de la population française estiment que les nuisances sonores engendrent une gêne au domicile[2]. Sur les bancs de l’école, au travail, dans les transports, dans le cadre des loisirs, dans tous les interstices de la vie sociale, le bruit se perçoit, et souvent fait souffrir. Car à la différence du son, le bruit charrie une connotation négative, une réprobation.

Son audition prolongée et exacerbée est à la fois ruineuse et nocive. Elle altère la santé, perturbe la production économique, trouble l’ordre public :

  • Le bruit affecte le sommeil et encourage le développement de maladies cardio-vasculaires.

  • Son coût social est de 57 milliards d’euros par an d’après le Conseil national du bruit[3], du fait des dépenses médicales, de la perte de valeur immobilière induite par le bruit des transports[4], ou de la perturbation dans les milieux scolaires et professionnels. 

  • Facteur d’intranquillité, le bruit du voisinage, avec les transports, est le plus durement ressentis, notamment au sein du domicile. 

Les ménages les plus pauvres sont pourtant ceux qui le subissent le plus rudement. Le bruit devient alors un facteur de renforcement des inégalités sociales et territoriales. A ce titre, les lieux avec les niveaux sonores les plus importants (axes de transport, aéroports, etc.) sont fuis pour les zones périphériques plus calmes tandis que les ménages plus modestes, ne peuvent se soustraire au bruit, et subsistent dans les zones bruyantes. La mixité sociale se nivelle. En outre, du fait de perspectives défavorables de développement des quartiers bruyamment exposés, les propriétaires renoncent à investir et à rénover. Capacités de choix de localisation, de rénovations, d’investissements, puis de mobilisations collectives pour lutter contre une source de bruit, s’alignent sur la valeur du capital socio-économique.

Pour rappel les inégalités de santé sont féroces en France. Si à 35 ans, un homme cadre peut espérer vivre jusqu’à 84 ans, l’ouvrier, lui, doit se contenter de 77,6 ans[5]. Une femme cadre peut espérer vivre jusqu’à 88 ans contre 84,8 ans pour une ouvrière. L’exposition différenciée au bruit participe de cet écart. 

Si le bruit abonde de jour comme de nuit, en tout lieu, y compris dans les recoins de l’intimité, comment agir ? La puissance publique a-t-elle vocation à s’immiscer dans la vie sociale des individus dans l’objectif d’en limiter l’une des émanations : le bruit ? Y compris dans les territoires individuels, où l’intimité est tout à la fois la plus précieuse, et la plus farouchement défendue ? 

Paradoxalement, le bruit est une thématique politique qui ne se fait pas ou peu entendre. 80% des Français ignorent pourtant l’existence de cartographies des espaces sonores, notamment en agglomération, ainsi que des plans d’actions destinés à réduire le bruit[6]. Ce défaut de connaissance et d’appropriation du problème est le frein originel à toute avancée en la matière. 

C’est pour cela que L’Hétairie a mis en place un groupe de travail s’articulant autour de quatre territoires pour lesquels cette problématique est la plus saillante. Chaque territoire est assorti d'une orientation de réflexion :

  • Territoires individuels : le bruit au sein de l’habitat car, en évoquant le bruit dans l’intimité du chez soi, on traite des injustices de la société du dehors

  • Territoires de groupe : le bruit dans le monde du travail

  • Territoires généraux : le bruit nocturne dans les espaces résidentiels

  • Territoires publics : l’inscription du bruit à l’agenda politique.

L’objectif consiste à établir comment lutter pas à pas contre le bruit, partant du territoire le plus fermé et intime (le domicile), pour s’ouvrir aux territoires de plus en plus publicisés. 

 

[1]Christophe Granger, « Le coq et le klaxon, ou la France à la découverte du bruit (1945-1975) », Vingtième Siècle. Revue d'histoire,2014/3 (N° 123), p. 85-100.

[2]Sondage Ifop pour le Ministère de l’Ecologie, du Développement Durable et de l’Energie (2014).

[3]Confiée au cabinet EY et financée par l’ADEME  

[4]L’extrapolation des résultats de cette étude à l’échelle nationale permet d’avancer une estimation de près de 7,1 milliards d’euros de décote annuelle sur le parc immobilier résidentiel en France.

[5]Les hommes cadres vivent toujours 6 ans de plus que les hommes ouvriers, Insee Première n°1584 - février 2016.

[6]Ifop